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Yann Le Cossec habitait une vaste demeure à flanc de coteaux qui donnait sur l’estuaire de la rivière. Véritable point de guet, on pouvait y observer le ballet de tous les objets flottants, identifiés ou pas, qui s’aventuraient dans les eaux du fleuve. L’agitation permanente des petites barques à balanciers, gréées d’une voile latine, rivalisait avec le mouvement régulier des barges chargées de containers pour les cargos mouillés en attente au milieu de l’eau. Gwenn apprécia en connaisseur le spectacle, visible depuis la vaste terrasse de la maison de son hôte.

Celui-ci l’accueillit d’ailleurs avec la même jovialité dont il avait fait montre à bord de son bateau. Sur cette véranda qui dominait la baie de Majunga, trônait un salon en bambou dont la table basse centrale, recouverte d’une plaque de verre, offrait aux regards d’éventuels visiteurs une collection de bouteilles aussi variées et sympathiques les unes que les autres. Yann avait déjà versé les glaçons dans les longs verres et n’attendait que le choix final de son invité.

— À ce que je vois, vous m’avez sorti votre réserve de rhums arrangés ?

— Exactement. À boire avec modération, mais à savoir goûter avec délicatesse.

— Vous savez, je suis plutôt amateur de bon whisky.

— Breuvage réservé aux pays froids mon cher. Ici il faut s’adapter aux réalités locales. Je vous fais un punch ?

— Allez-y. Vous connaissez la région et ses us et coutumes mieux que moi.

Yann sélectionna avec soin l’un des flacons, le porta au niveau du regard pour laisser filtrer à travers la bouteille les rayons du soleil, fronça un œil pour mieux pénétrer l’âme du breuvage et enfin versa une partie du contenu dans un shaker. Puis il y ajouta délicatement du jus d’orange frais et du jus d’ananas, du gingembre et de la cannelle ainsi que d’autres ingrédients que Gwenn ne connaissait pas, secoua le contenant et versa avec précaution sur les glaçons qui avaient commencé à fondre.

— Allez-y ! Goûtez ! Un punch comme celui-là, vous ne risquez pas d’en boire souvent en Bretagne.

Gwenn porta en souriant son verre aux lèvres. Il aimait le sérieux, authentique ou emprunté, avec lequel son hôte s’était prêté à ce cérémonial. C’est souvent dans ces dogmes bachiques que les êtres humains témoignent de leur appartenance à un groupe ou une tribu. Une première senteur de fruits vanillés vint titiller ses narines. Puis la fraîcheur du liquide envahit son gosier, procurant au passage une sensation de bien-être indéfinissable. Le rhum, délicat et ambré, parcourut ses papilles et recouvrit les terminaisons nerveuses du voile du palais en un puissant analgésique qui renforça cette sensation de détente. Gwenn était bien. Il sentit même qu’il ne lui fallait que peu de chose pour se laisser aller et oublier la raison de sa présence. Effet de la moiteur ambiante ou réaction au punch de son hôte ? Il n’aurait su le dire. Il se ressaisit vivement et effaça d’un hochement d’épaule la torpeur envahissante. Les effets de l’alcool commencèrent alors à se dissiper. Il prit une grande respiration et se redressa sur son séant. Yann s’apprêtait à lui servir un autre verre de son nectar divin, mais l’écrivain public refusa d’un geste net. Puis il posa sur la table son petit enregistreur électronique.

— Votre punch est excellent, mais il me faut garder les idées claires. Je suis chez vous en service commandé, Yann.

— Vous avez raison. Comment procédons-nous ?

— Oh c’est assez simple. Vous allez faire remonter vos souvenirs à la surface de votre mémoire et moi je vais vous aider à les formuler ou les cadrer si nous dévions du projet. Au besoin je vous demanderai de spécifier certains événements ou faits ce qui nous permettra de mieux éclairer notre réflexion et votre démarche. Ensuite, avec mes notes et mon enregistrement, je mettrai de l’ordre dans tout cela. Est-ce que cela vous convient ?

— D’accord. Allez-y.

— Commençons par le commencement. Si vous remontez à votre enfance ou à vos origines, qu’est ce que vous en savez ?

Yann se carra dans son fauteuil d’osier, avala une gorgée de punch et regarda vers le ciel pour y puiser l’inspiration.

— Je suis né juste après la guerre, le fruit des amours coupables, enfin aux yeux des gens de l’époque, entre un réfugié espagnol et une Bretonne du Morbihan.

— D’où venait-elle exactement votre mère ?

— Ambon. Un petit village du Morbihan pas très loin de Damgan du côté de la presqu’île de Rhuys.

— Que savez-vous d’elle ?

— C’était la fille d’un fermier, enfin si on peut appeler ça une ferme. Mes ancêtres devaient posséder deux hectares et trois vaches. Pas de quoi nourrir une famille de dix ou douze enfants. Mon grand-père maternel, qui devait être le huitième ou le neuvième, ne disposait d’aucune ressource. Il est parti à l’armée où il a fait le coup de feu dans le Rif au Maroc. Lorsqu’il en est revenu, il pensait mettre son fusil au clou et tourner la page. Hélas pour lui, la Grande Guerre venait d’éclater et il est reparti au front. Rien ne lui a été épargné. Son expérience du combat lui a valu de participer aux offensives de Verdun et autres joyeux moments d’étripages dans les tranchées.

— Il s’en est sorti ?

— Dieu seul sait comment. Il nous parlait souvent d’une journée entière passée dans un trou d’obus à attendre que la mitraille ennemie se calme. Et longtemps ses nuits furent peuplées de cauchemars horribles dont il refusait de nous parler.

— Qu’a-t-il fait ensuite ?

— Il savait qu’il n’y avait pas de place pour lui à la ferme. Faisant usage de ses états de services, il est entré dans la gendarmerie par la petite porte et comme il était intelligent, il a gravi tous les échelons jusqu’à terminer Maréchal des Logis. Tenez, regardez :

Yann ouvrit un classeur rempli de vieilles photos et en extirpa une aux bords dentelés et au papier jauni par le temps. Il la tendit à Gwenn. C’était l’image d’un grand cavalier en uniforme juché sur un cheval noir. L’homme arborait une posture fière et digne et l’on sentait qu’il émanait de ce personnage un mélange de force, de détermination et de douceur un peu candide. Yann n’aurait sans doute pu renier ses origines !

— Bel homme. C’était son cheval ?

— La jument que la gendarmerie lui avait attribuée. Comme elle était noire comme la nuit, il l’avait surnommée « Taupe ».

— Et ses frères ?

— Plusieurs sont morts pendant la guerre. L’aîné, Paul, a gardé la ferme. Le cadet avait été repéré par le recteur du village et expédié au séminaire d’Auray. Après un séjour à l’université catholique de Louvain en Belgique, il est parti comme missionnaire jésuite au Québec où il a fondé la première radio locale qui devait plus tard devenir Radio-Canada.

— Extraordinaire parcours ! Qui est resté sur cette ferme ?

— Deux enfants : Paul et Feucho. Les filles sont parties travailler comme bonnes à Paris, vous savez, les « Bécassines ». Un autre oncle s’est engagé dans la marine et a travaillé pendant un certain temps sur le yacht de Farouk, le roi d’Égypte avant de disparaître dans les sinistres camps de la mort…

— Parlez-moi de Feucho. Son nom d’abord, a-t-il un sens ?

— C’était le surnom en gallo de François. Le gallo, c’est le dialecte francophone des non bretonnants à l’est de l’Armor. Donc Paul a pris en main les destinées des deux hectares avec l’aide de son frère qui exerçait aussi les fonctions de gardien de la chapelle de Brouël.

— Précisez !

— Brouël est simplement un faubourg d’Ambon. Une chapelle assez imposante y avait été érigée au 16e siècle, et une partie à l’arrière de la construction servait de maison d’habitation. Autrefois c’était le logement du chapelain, mais après la révolution, la chapelle a été revendue à des paysans puis plus tard, au 19e, elle est devenue bien communal et la mairie y a installé un gardien. Feucho y demeurait le soir et participait aux travaux agricoles pendant la journée.

— Revenons à votre mère…

— Elle est née avant la Deuxième Guerre et a vécu d’abord dans la ferme de l’ancêtre parce que mon grand-père partait en mission au loin. Un jour, on l’a envoyé à Carvin pour réprimer les révoltes des mineurs du Pas-de-Calais, mais il a été assassiné par une bande de grévistes en colère. Aussi son épouse, ma grand-mère, une fille du village, était-elle restée avec ses beaux parents. Mais ma mère passait beaucoup de temps chez Feucho à la chapelle de Brouël.

— Pour quelle raison ?

Yann resta un instant silencieux. Il se remémora le visage anguleux et un peu étrange que suscitait le souvenir de ce grand-oncle mystérieux. Finalement il se lança :

— Voyez vous, les paysans consultaient rarement un docteur, mais fréquentaient les « rebouteux », ces gens qui disposent de pouvoirs surprenants que la médecine moderne constate sans pouvoir encore l’expliquer.

— Et vous allez me dire que Feucho était aussi rebouteux ? fit Gwenn, un sourire aux lèvres.

— Exactement. Son art de soigner et apaiser les douleurs avait fait le tour de la région et on venait de très loin pour le consulter. Beaucoup de gens attribuaient ses pouvoirs au fait qu’il résidait dans la chapelle. En fait on ne savait pas exactement si on avait affaire à un sorcier ou à un saint homme.

— La limite entre les deux est souvent fragile, fit Gwenn, pensif. Donc votre mère a passé du temps chez Feucho. Elle a dû lui servir d’assistante, je suppose ?

— Oui. En fait Feucho lui a appris tout ce qu’il savait lui-même ou qu’il avait acquis à force de soigner les gens du pays.

— Mais dites-moi, si Feucho était magnétiseur, est-ce que votre mère disposait aussi de ce don ?

— Vous avez compris. Elle aussi était sainte ou sorcière.

— Comment se manifestait ce… Gwenn chercha ses mots, pouvoir ?

Yann le regarda fixement, un léger sourire aux lèvres. Puis il prit délicatement le poignet de son hôte et le plaça sous sa main gauche largement ouverte. Gwenn se laissa faire sans mot dire quand soudain, il ressentit une forte chaleur se dégager du membre de son interlocuteur au point que, d’un mouvement réflexe instinctif, il se dégagea vivement de l’emprise de Yann. Celui-ci laissa faire.

— C’est… C’est inouï ! Vous aussi vous…

Interloqué, Gwenn cherchait ses mots.

— Oui, moi aussi, j’ai hérité du pouvoir du sorcier Feucho. Et je peux aussi vous dire que j’ai perçu, sans vous toucher, une petite contraction au niveau de votre plexus solaire. Mais il y a, comment dire… autre chose.

Yann marqua une pause, comme s’il craignait de révéler une information trop lourde à admettre. Gwenn l’encouragea du regard. Finalement il lâcha :

— Je suis capable de communiquer avec les morts.

— Pardon ?

Cette fois-ci, Gwenn était effaré, mais son instinct de journaliste calma ses impétueuses dénégations. Yann reprit le cours de son histoire :

— Pour moi ce ne sont que des flashs, mal maîtrisés. Mais avec une pratique courante, Feucho parvenait à effectuer de véritables dialogues avec l’au-delà.

Yann resta silencieux l’espace d’un instant, le temps de laisser à Gwenn la possibilité d’intégrer cette révélation farfelue. Puis il enchaîna :

— Vous pouvez constater que notre famille est hors normes n’est-ce pas ?

— C’est le moins qu’on puisse dire, répondit Gwenn en frottant son menton d’un air dubitatif. Mais reprenons le fil de l’histoire. Votre naissance… Vous me parliez d’un Espagnol…

— Oui. Un réfugié des Brigades Internationales qui s’était installé à Brouël dans une petite ferme. Les gens du pays l’avaient accueilli et caché lors de l’invasion allemande. Après la guerre il est resté dans le village où il aidait une veuve à cultiver ses arpents de blé noir. Un jour ma mère a succombé aux charmes du bel hidalgo et neuf mois plus tard, je venais au monde.

— Ça n’a pas dû être facile pour elle.

— Effectivement : être « fille mère » dans les années cinquante relevait du péché mortel pour une large frange de la population surtout pour sa propre famille qui ne supportait pas ce qu’elle considérait comme un affront. Ma mère a donc quitté Ambon pour s’installer à Quimper où elle était parfaitement inconnue.

— De quoi a-t-elle vécu ?

— D’abord, elle a fait des ménages. Et l’oncle Feucho lui envoyait régulièrement des mandats. Puis elle a commencé à se faire connaître comme rebouteuse avec des succès considérables là où les médecins de l’hôpital Laennec ne parvenaient pas à traiter les maladies.

— Comment avez-vous vécu cette période ?

— Je ne sais pas trop. C’était dur. C’était difficile. Mais je peux dire qu’on était heureux. Vous savez, une expérience comme celle-là, ça vous forge le caractère. Et à quatorze ans, je suis allé travailler.

— Vous saviez ce que vous vouliez faire ?

— À l’époque la question que l’on se posait, c’était : qu’est-ce que l’on peut faire ? Nous habitions une petite chambre dans un vieil immeuble à côté des halles. De la fenêtre, je pouvais voir les voitures des grossistes décharger tôt le matin le poisson du Guilvinec ou les choux-fleurs de Saint Pol de Léon. Je suis tout naturellement devenu portefaix. Et j’en ai charrié des caisses ! Petit à petit j’ai fait la connaissance des marchands et des grossistes qui appréciaient mon sérieux. Je me levais à 4 heures du matin pour aller aux halles et j’attendais qu’un camionneur me propose de décharger. J’ai vite été connu dans le milieu des légumiers et l’on m’a proposé des missions plus importantes.

— Lesquelles par exemple ? fit Gwenn, intéressé.

— Eh bien, je me souviens qu’un jour, un poissonnier avait un stock considérable de bourriches d’huîtres et ne parvenait pas à s’en séparer. Il m’a demandé de les vendre, proposant la moitié de la recette si je réussissais. Croyez-moi si vous voulez, mais trois heures plus tard, il n’y avait plus une seule huître sur l’étal de ce marchand.

— Vous aviez un secret ?

— Non. Le bagout, la volonté de convaincre et puis les contacts dont disposait ma mère parmi ses patients. Je les ai appelés de sa part en leur disant qu’il leur fallait manger des huîtres pour calmer les affections dont ils souffraient et que nous avions mis de côté quelques bourriches que ma mère avait magnétisées.

— Ils vous ont cru.

— Ils avaient déjà été convaincus de l’efficacité de ses soins. Mes huîtres ont eu un effet placebo et plus tard nous avons eu des appels de patients qui souhaitaient en acheter d’autres.

Gwenn regarda le bonhomme dans les yeux un bref instant :

— Aviez-vous conscience que ce n’était pas tout à fait honnête ?

— Non, pas vraiment. La vie était dure et ceux qui pouvaient payer n’en avaient pas forcément conscience.

— Qu’avez-vous fait ensuite ?

— Après ce coup d’éclat qui avait fait le tour des étals des halles de Quimper, j’ai eu plusieurs propositions de postes de vendeur.

— Lequel avez-vous choisi ?

Le visage rubicond du jovial pêcheur de marlin s’illumina.

— La restauration. Un restaurant faisait de la choucroute à côté des halles et son patron, qui recevait tous les membres de cette communauté avait entendu parler de moi. Il m’offrit de me former au métier de garçon de salle tout en m’offrant un petit salaire et la possibilité de conserver mes pourboires.

— C’était votre seule motivation ?

— Non. Il y avait un autre aspect intéressant chez ce limonadier. Beaucoup de décideurs du monde économique ou politique passaient chez lui et c’était le point de départ d’un réseau très dense. En le pénétrant, je m’ouvrais de nouvelles perspectives.

— Comment s’est déroulé votre apprentissage ?

— Il fut très rapide. Mon patron me faisait passer partout. J’ai très vite appris à servir à table, à confectionner un cocktail, à gérer les plaintes de clients mécontents ou à écouter les lamentations des amoureux éconduits.

— Les journées étaient longues ?

— Interminables. Et parfois de très bons clients m’invitaient à finir la nuit en boite. Pour ne pas les froisser, je ne disais jamais non, mais quand eux restaient au chaud dans leurs lits, il me fallait repartir le matin au travail. Ça, c’était très dur.

— À partir de quel moment avez-vous considéré que vous aviez atteint votre objectif ?

Yann pencha la tête en arrière, pensif, puis déclara :

— Je crois que c’est le jour où le patron m’a appelé dans son bureau et m’a dit : « Petit, ceci est la clé de la maison. Je te la laisse parce que je sais pouvoir te faire confiance. Dorénavant, c’est toi le numéro deux de l’entreprise ». Et il m’a remis un trousseau contenant toutes les clés du restaurant.

— Je suppose que cela vous a apporté une grande fierté ?

— C’est vrai. J’étais content de moi. J’avais vingt et un ans, mais dans ma tête, il y en avait dix de plus. Et c’est à cette époque que j’ai appelé le restaurant le Breizh Choucroute.

— Vous surfiez sur l’air du temps !

— La mode revenait à la Bretagne, à ses valeurs traditionnelles. Et j’ai commencé à réfléchir sur les innovations possibles. Moi qui n’étais pratiquement pas allé à l’école, je côtoyais les enseignants du lycée Brizeux qui venaient régulièrement dîner au restaurant. Et c’est comme ça qu’avec eux, j’ai inventé avant la lettre les soirées à thème.

— Un genre de café philo ?

— On ne l’appelait pas comme ça, mais c’était l’idée, oui. Et aussi dans le domaine de la cuisine j’ai toujours eu des idées très tranchées. Regardez les novateurs. Ils tentent dans leurs officines de créer. La création ! Voilà le maître mot chez les cuisiniers. Et pour les blasés de la bonne cuisine française, ils vont inventer les pattes de mouches farcies sauce tartempion et tout le monde va se gausser. Mais tout ça, c’est du flan. Imaginez un sandwich au foie gras avec un verre de jurançon partagé avec des copains. Ça a une autre gueule non ? Eh bien c’était ça ma choucrouterie. Un endroit convivial où on échangeait les idées et les saveurs du terroir. Et il y en a une qui était fière, c’était ma mère !

— C’était pour elle une revanche sur le bannissement auquel l’avait condamnée sa famille ?

— Oui peut-être. Sauf pour l’oncle Feucho qui passait nous voir de temps en temps. Un jour, alors qu’il avait parcouru à pied la distance qui sépare la gare de Quimper du quartier des halles, je l’ai accueilli dans le restaurant et lui ai offert un repas somptueux. Il n’était pas très bavard l’oncle Feucho, mais je me souviendrai toute ma vie de ses paroles. Il a terminé son repas, a posé sa fourchette et dénoué la serviette qu’il avait autour du cou et m’a demandé d’approcher. Et là, il m’a regardé droit dans les yeux et il m’a dit ceci : « Yann, je n’en ai plus pour très longtemps. Il faut que tu saches que les Le Cossec ont été une grande famille autrefois et aujourd’hui, tu es le dernier de la lignée. Je voudrais que tu viennes à Brouël parce que depuis des générations, nous y préservons un secret transmis de père en fils. Ce n’est pas de l’or, mais sa richesse est incommensurable. C’est à toi qu’il est destiné. Viens me voir pour en devenir le digne héritier. »

— Vous y êtes allé ?

Yann fit une moue un peu triste.

— Non. J’ai pensé qu’il voulait me faire plaisir pour me remercier du repas et du traitement royal qu’il avait reçu. Alors je n’ai pas donné suite. Je ne croyais pas trop en son histoire. Et puis j’étais débordé de travail. Du reste, ma mère, interrogée, ignorait le sens de ses paroles. Mais la prophétie annoncée se révéla exacte. Feucho décéda une nuit dans son sommeil. Je me rendis seul à l’enterrement, car ma mère n’osait toujours pas reparaître à Ambon et je fus reçu par l’oncle Paul, celui qui avait gardé la ferme. Il avait oublié qui j’étais et m’adressa à peine la parole. À la fin de la cérémonie, tous les gens présents se rendirent chez lui pour célébrer le défunt, mais on m’ignora. C’est le recteur, un vieux bonhomme très sage qui me prit à part et m’invita dans son presbytère. Là, après m’avoir offert un verre de cidre, il sortit une lettre cachetée et une petite clé de bronze et me les remit. « C’est ton oncle François qui me les avait données pour toi. La clé ouvre un coffre dont le contenu t’est destiné et que j’ai mis de côté en attendant que tu arrives. » La lettre me confirmait l’existence d’un secret dont les le Cossec étaient dépositaires et me désignait comme l’héritier.

Gwenn était resté attentif pendant tout le récit. Mais il sentit une vibration particulière lui traverser les neurones. Ce bonhomme disposait d’une histoire pas banale et, comme le mérou attiré par un leurre d’acier, Gwenn se concentra davantage sur les paroles de son interlocuteur :

— Je suppose que vous avez récupéré ce fameux coffre ?

Yann hocha la tête.

— Oui. Il est là, juste derrière vous…

Gwenn sentit son cœur battre un peu plus vite. Il se retourna dans la direction qu’indiquait Yann. Effectivement, dans un coin de la grande terrasse, une malle ancienne occupait un peu d’espace. Maintenue par quatre bandes cloutées, elle avait perdu l’allure majestueuse du sellier qui l’avait conçue. Les trois verrous de métal qui permettaient autrefois de la fermer ne répondaient plus aux sollicitations d’antiques ressorts, probablement rouillés ou cassés. La couche de toile qui recouvrait à l’origine le méticuleux travail du bois avait été arrachée par endroits. Un coin inférieur, rongé d’humidité, donnait à la vieille boite un air bancal. Yann s’en servait pour y entreposer ses équipements de plongée et tout ce qui ne trouvait pas sa place sur la terrasse : une paire de sandales en cuir, un sac en plastique vantant les mérites d’une chaîne de magasins de photos, une vieille boite en carton qui avait dû contenir des tortillons antimoustiques, un tuyau de plastique qui autrefois devait être connecté à une bouteille de gaz…

Gwenn posa la question qui lui brûlait les lèvres :

— Qu’y avait-il dans cette malle ?

— Pas grand-chose en vérité. Une chasuble d’enfant de choeur ou de curé, quelques éléments de décoration en métal comme ce « truc » accroché au mur au-dessus de votre tête, rien qui explique l’histoire de l’oncle Feucho. Ah si ! Il y avait un carnet relié en cuir dans lequel Feucho avait écrit plusieurs pages.

— Mais à votre ton, je me doute que vous n’avez pas eu plus d’explications.

— En fait, il avait rédigé son texte en breton et j’avoue n’avoir jamais vraiment cherché à comprendre. Je n’y croyais pas à cette histoire de secret.

Gwenn réfléchit un instant :

— Attendez, il y a quelque chose que je ne comprends pas très bien. Vous me dites que votre famille pratiquait le gallo. Pourtant Feucho a écrit son texte en breton. Comment cela est-il possible ?

— Ça n’a rien de surprenant. La frontière linguistique entre les deux modes de communication passe par cette région et fatalement beaucoup d’habitants pratiquaient un peu de la langue du voisin. Mais c’est vrai que jamais je n’avais entendu mon oncle parler breton alors l’écrire !

— Vous avez conservé ce carnet ?

— Oui. Il est dans un tiroir de mon bureau. Je l’ai gardé en souvenir de mes attaches morbihannaises même si je n’ai jamais vécu dans cette région.

Yann se tourna vers son interlocuteur :

— Mais vous-même vous parlez breton ?

— Non, je fais partie de cette génération pour laquelle l’ascenseur social c’était le français. Mais Soazic a conservé une bonne maîtrise de la langue de ses ancêtres. Je vous propose de lui soumettre ce texte lorsqu’elle rentrera.

— Bien, je vais vous le chercher.

Gwenn éteignit son enregistreur et se dirigea vers le bord du grand balcon. Les derniers feux du couchant caressaient d’une onde rougeoyante la baie de Majunga. Un boutre s’y dessina en ombre chinoise avant de disparaître dans l’obscurité.

***

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L'Héritage du sorcier d'Ambon© 2013 par Alex Nicol, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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